Un épisode méconnu de l'histoire de notre île... Remontons dans le temps de quelque 315 ans, à une époque où notre île est encore un paradis terrestre. Bourbon appartient à la France depuis une quarantaine d'années et est habitée par un total de seulement 309 âmes (55 hommes, 36 femmes et 110 enfants, plus 108 Noirs), dont une colonie d'Européens français qui y ont fait souche... Quelques années plus tôt, en 1649, Étienne de Flacourt envoie “le Saint-Laurent” prendre possession au nom de Sa Majesté très Chrétienne de l'île qu'il nomme isle de Bourbon, “possession du roy” appelée aussi Isla Mascarenha ou Mascarenas par les Portugais depuis qu'ils y ont abordé (entre autres, Desperado Vasquez dès 1582), bien après ses découvreurs arabes, les coéquipiers du géographe Al Sharif el-Edrissi qui l'a dénommée Dina Margabim vers 1153. C'est donc une île de découverte déjà ancienne, même si de peuplement récent. Tous les voyageurs la décrivent de façon enthousiaste comme “une terre promise, un paradis terrestre, un Éden”, où “le climat, la salubrité, la fertilité, la flore et la faune sont incomparables”.
À peine colonisée Gibier et poissons y fourmillent et fruits de toutes sortes y abondent, disent-ils encore. En résumé, “cette île est plus semblable à ce que les saintes lettres nous apprennent du Paradis terrestre, qu'à nul autre pays que nous connaissons”, comme le rapporte une description de l'époque. Elle est alors extrêmement convoitée... Trente-cinq ans après la première tentative sérieuse de colonisation de l'île (en 1654) par Antoine Thaureau avec sept Français et six noirs de Madagascar, qui s'établissent, avec l'autorisation d'Étienne de Flacourt, sur le bord de l'étang de Saint-Paul et y demeureront trois ans et huit mois (Thaureau qui décrit l'île comme “une terre fertile en toutes choses” et “fort saine”, malgré l'abord “un peu fâcheux”), le marquis Henri Du Quesne, aîné du fameux amiral Abraham Du Quesne, depuis la Hollande, conçoit le projet de fonder une colonie de protestants dans notre île Bourbon. Ne perdons pas de vue que sa sœur l'île Maurice est alors occupée par les Hollandais. Le contexte est le suivant : les mesures qui ont conduit à la révocation de l'édit de Nantes (22 octobre 1665) ont contraint les protestants à quitter la France et à se retirer en Suisse. Du Quesne y montre “un zèle actif mais sans violence” pour la religion protestante. Il abrège son séjour pour gagner la Hollande, d'où il conçoit son projet, aidé par quelques proches et amis dévoués, pour venir en aide à ses coreligionnaires. Les États Généraux et la Compagnie des Indes Orientales les autorisent à équiper une flotte pour aller s'emparer de l'île et y fonder une république “gouvernée par un sénat composé de douze personnes”, dont Du Quesne serait le chef. Il est prévu qu'elle soit administrée entre autres par un capitaine général, un chancelier, un secrétaire, un trésorier, un ingénieur, un grand voyer, un arpenteur, un bibliothécaire, ainsi que des pasteurs et ministres du saint Évangile “chargés uniquement de leurs fonctions, sans en être détournés par la préoccupation de l'avenir de leurs femmes et de leurs enfants dont on garantirait le sort” ! Saint Paul n'a-t-il pas recommandé aux ministres de Dieu que “Celui qui n'est point marié s'occupe uniquement du soin des choses du Seigneur, de ce qu'il doit faire pour plaire à Dieu. Tandis que celui qui est marié s'occupe du soin des choses du monde, et de ce qu'il doit faire pour plaire à sa femme ; et il se trouve ainsi partagé” (Lettre aux Corinthiens) ?
De l'île manquée... Du Quesne arme deux grands vaisseaux et lance un appel aux volontaires parmi les protestants français réfugiés en Suisse, en Hollande, en Allemagne et en Angleterre. Bien qu'il s'agisse de l'isle Bourbon, il ne la nomme pas explicitement (“parce qu'on avoit juste sujet d'appréhender d'en faire naître l'envie à quelqu'un qui aurait peut-être pû nous prévenir d'autant plus qu'il s'est déjà fait des projets à peu près semblables au nôtre”), la décrivant dans son “Recueil de quelques mémoires servants d'instruction pour l'établissement de l'Isle d'Eden” comme un paradis terrestre, “ce lieu étant connu pour un des endroits du Monde le plus agréable et le meilleur”, un “endroit où l'on a dessein de s'établir ”. Et puis, “à présent que nous sommes sur le point de l'exécuter, et qu'il serait difficile à d'autres de le faire sans la protection que nous avons, on ne fait plus de difficulté de le faire connaître tel qu'il est”. Suit la description, vraiment paradisiaque : “Cette Isle a été connue sous différents noms, elle a premièrement été nommée Mascarenhas par les Portugais, d'autres l'ont appelée l'isle d'Apolonie et les Français du temps qu'ils étaient à Madagascar auprès de qui elle est située, la nommaient quelquefois l'isle Bourbon ou Mascareigne, corrompant son premier nom ; d'autres enfin l'ont appelée l'Isle d'Eden, et c'est ce dernier qu'on a retenu comme lu convenant mieux, parce que sa bonté et sa beauté la peuvent faire passer pour un Paradis terrestre, et c'est ainsi en effet qu'elle est qualifiée par plusieurs auteurs qui en ont parlé. Elle a environ soixante lieus de tour, et est presque aussi large que longue. L'on peut dire sans hyperbole, qu'il n'y a point de Pas connu, où l'air soit si sain que dans cette isle, tous ceux qui y abordent malades, recouvrent en peu de temps une santé parfaite, et l'on a expérimenté, de tout temps, que ceux qui y ont fait quelque séjour, quoi que dépourvus de plusieurs commodités et exposez au Serin et au Soleil, s'y sont toujours bien portez. (...) Et quoi qu'elle soit située entre le 21 et le 22 degré de latitude, la chaleur y est néanmoins fort modérée, et les petits vents frais qui y règnent ordinairement, en rendent le climat si tempéré qu'il y a des fleurs toute l'année. Elle est arrosée de quantité de Fontaines et de Rivières, dans les quelles il y a abondance de Poisson, et dont l'eau est admirablement bonne et saine (...) Il n'y a dans les Eaux ni sur la Terre de cette Isle, aucun Animal ni aucuns Fruits venimeux (...) La mer y est aussi fort poissonneuse, et l'on trouve sur ses bords (...) surtout des Tortues d'une grosseur si prodigieuse qu'il faut trois hommes pour les renverser, (...) une seule suffirait pour donner un bon repas à une Compagnie d'Infanterie.” Il parle aussi des tortues de terre et, entre autres, d'“une infinité d'oiseaux”dont “les meilleurs sont ceux que l'on appelle Solitaires”, des bois “fort aisés à défricher et à cultiver”, de la terre “généralement bonne” et où tout ce qu'on sème vient “fort bien et produit abondamment”. Il évoque sans le cacher “comme une grande incommodité une tempête qui y arrive presque tous les ans (...) comme les ouragans de l'Amérique (...) mais n'empêche pas les arbres de porter des fruits et des fleurs toute l'année”. Au rang d'autres “incommodités”, il cite “le grand nombre de moineaux qui ordinairement quittent les bois dans une certaine saison de l'année pour venir habiter dans la plaine, où l'on prétend qu'ils détruiront une partie des grains qu'on y sèmera (...) mais quand il y aura beaucoup de monde, ces oiseaux deviendront bien plus sauvages et s'éclairciront par la chasse qu'on leur fera”. Et “quelquefois des chenilles dans un certain temps”. Mais “toutes les commodités et les agréments de la vie que l'on peut raisonnablement souhaiter, et qui se trouvent rarement tout ensemble en un même lieu, se rencontrent ici, et la santé que l'on possède dans cette Isle, de l'aveu général de tous ceux qui la connaissent, est un article si considérable qui serait capable de faire surmonter bien des difficultés s'il y en avoir (...)”. On peut croire que Du Quesne n'a rien exagéré, puisque Leguat, qui a l'avantage d'y avoir été, écrit : “Je suis témoin que tout le monde convient qu'il n'y a rien dans cette relation qui ne soit très conforme à la vérité”. Et encore : “M. Du Quesne ne voulut point qu'on insérât dans le petit livre qu'il fit publier, aucune de ces sortes de choses qui avaient le moindre air d'exagération, encore qu'elles passent pour vraies”... Début 1690, un grand nombre de personnes est déterminé à émigrer en cette isle d'Eden et les vaisseaux n'attendent que le signal pour lever l'ancre. Parmi elles, un certain François Leguat, gentilhomme originaire de la Bresse, arrivé l'année précédente en Hollande.
... à l'île espérée La description de ce paradis, “à cause de son excellence”, dira-t-il, “m'en donna une si bonne opinion que je fus tenté de l'aller visiter, résolu d'y finir mes jours, hors des embarras du monde, si j'y trouvais seulement une bonne partie des choses que l'on disait. La facilité qu'il y avait à entrer dans cette colonie, jointe à l'idée du repos et de la douceur dont j'espérais jouir dans une si belle isle, levèrent tous les obstacles, qui semblaient pouvoir m'arrêter.” Il se présente donc à “MM. les Intéressés”, qui “(le) reçurent avec bonté”. Et puis, alors qu'il n'attend plus que le vent pour mettre les voiles, Du Quesne apprend que le roi de France envoie vers sa “possession” une escadre de sept navires de guerre, avec ordre de s'opposer à son débarquement, l'île appartenant déjà à la France et étant depuis une quarantaine d'années habitée par une colonie d'Européens français qui y ont fait souche. Il renonce alors à son projet et désarme. Et ce, pour la simple raison qu'il a promis à son père de... ne jamais combattre les Français ! Toutefois, désireux de connaître les desseins de cette escadre, il arme de six canons une petite frégate, “l'Hirondelle”, arborant un pavillon à ses armes, et choisit dix hommes d'équipage avec Leguat pour chef. Ceux-ci lèvent l'ancre le 10 juillet 1690, relâchent au cap de Bonne-Espérance (qui appartient aux Hollandais) le 26 janvier suivant, puis “en présence des nouvelles incertaines recueillies sur l'escadre française et sur l'île Mascareigne”, préfèrent se rendre à l'île Maurice (également occupée par les Hollandais). Ils découvrent quand même le jardin d'Eden inopinément, puis bifurquent vers l'île Rodrigues, plutôt que vers Maurice. Mais, après quinze jours passés sur la minuscule île inhabitée, qu'ils trouvent aussi belle que “l'île manquée”, ne voilà-t-il pas que le capitaine de “l'Hirondelle” y abandonne Leguat et sept de ses compagnons ! Les malheureux ne quitteront leur exil forcé que deux ans plus tard, sur une grossière embarcation de sept mètres de long sur deux de large de leur fabrication, pour débarquer miraculeusement à... Maurice. Ils ne sont pas au bout de leur torture. En effet, le gouverneur Rudolph Diodati les exile aussitôt pour trois ans sur l'île Marianne, un vilain rocher. On ne sait pas trop comment ils s'en sont échappés, mais toujours est-il que Leguat retrouve la Hollande vers 1697, après huit années d'absence. De là, il décide de s'installer en Angleterre, où il publie ses voyages et aventures sur les deux îles désertes de l'océan Indien. Il mourra à Londres l'année de son centenaire, début septembre 1735. Quant à Du Quesne, son cadet de sept ans, il s'est éteint à Genève, treize ans avant lui, le 11 novembre 1722. Sans avoir pu visiter l'isle d'Eden, où il voulait réaliser l'objet de ses rêves !... |